Limérence ou dépendance affective?

Les différences et les similitudes entre ces deux états

Ces deux états peuvent se ressembler et même coexister, mais ils ne sont pas pour autant la même chose.  Découvrez notre analyse en vidéo ou lisez notre article complet ci-dessous.

La limérence est un terme inventé en 1979 par Dorothy Tennov, une psychologue américaine, pour désigner un état d’obsession amoureuse. Plus de quarante-cinq ans après son apparition, le terme reste encore très peu connu dans le paysage francophone de la psychologie amoureuse.

Dans le monde anglophone, il existe plusieurs concepts permettant de distinguer différentes dynamiques relationnelles comme, la codependency, la love addiction, la limerence.

En français, en revanche, le terme « dépendance affective » est beaucoup plus largement utilisé, et il sert souvent à désigner des situations qui sont en réalité, différentes les unes des autres.

 

L'addiction à l'amour

Les deux trouvent leurs sources dans l’addictions à l’amour. Comme l’a dit Helen Fisher, une anthropologue américaine dans son livre « Anatomy of love » paru en 1992 : l’amoureux est un drogué. Pour elle, le sentiment amoureux est une drogue dure et il doit être traité comme toute dépendance.

Pour bien comprendre, Helen Fisher et son équipe ont comparé des cerveaux de personnes amoureuses, à des cerveaux de personnes toxicomanes. Le verdict est sans appel : l’amour passionnel, romantique, appelé le comme vous voulez, emprunte exactement les mêmes routes neuronales que les drogues dures comme la cocaïne ou les opiacés.

Quand vous tombez amoureux, votre cerveau est littéralement inondé de dopamine, cette molécule de la recherche de la récompense et du plaisir intense. C’est elle qui crée cette focalisation obsessionnelle sur l’autre, cette énergie débordante de rechercher l’autre, mais aussi ce manque viscéral quand la personne s’éloigne. En clair, notre biologie est programmée pour faire de l’amour une pulsion de survie ultra-puissante.

Un rapide bond en arrière dans l'histoire de notre évolution

Il y a des centaines de milliers d’années, nos ancêtres ont développé un système cérébral très simple mais d’une efficacité redoutable : le circuit de la récompense. À cette époque primitive et hostile, sa mission était purement biologique : déclencher une décharge de plaisir intense dès que nous faisions quelque chose d’essentiel pour notre survie, comme manger, chasser ou nous reproduire.

Avec le temps et la complexification du cerveau humain, cette simple machine à détecter le plaisir s’est transformée en un système de motivation ultra-élaboré. Le cerveau a appris à mémoriser, à anticiper et à chercher activement ces récompenses pour maximiser nos chances de survie collective. L’amour romantique et le sexe ont alors été directement câblés sur ce réseau archaïque et surpuissant : le circuit de la récompense. C’est ainsi que la nature a gravé dans notre biologie une vérité incontournable : pour notre cerveau primitif, chercher l’amour et s’attacher n’est pas une simple affaire de romantisme ou de poésie ou même un choix, c’est une pulsion de survie absolue.

Et c’est précisément là, sur ce terrain fertile de l’addiction et du manque, que vont bourgeonner la limérence et la dépendance affective.

1. Le terreau dans lequel elles s'expriment.

La dépendance affective se caractérise par une tendance à compter sur les autres pour obtenir du soutien, des conseils, de la protection et du réconfort, y compris dans des situations où la personne pourrait fonctionner de manière autonome.

Une personne qui souffre de dépendance affective recherche donc auprès d’autrui de la réassurance et un sentiment de sécurité affective. Elle a besoin de se sentir aimée, soutenue et rassurée pour se sentir bien et fonctionner dans la société. Mais cette dépendance ne s’exprime pas uniquement dans les relations amoureuses. Son terreau peut également être familial ou amical. Une personne peut ainsi être dépendante affective envers un parent, un partenaire amoureux ou un ami.

La limérence, quant à elle, est exclusive à la relation amoureuse. Parmi les témoignages et les ouvrages que j’ai pu lire sur le sujet,  il n’est pas question de développer une limérence envers un parent, par exemple, ni de fantasmer sur une relation de nature familiale. Même si une exception devait être le cas, 99% des cas s’expriment avec des personnes en dehors du cercle familial.

Le cas de l’amitié est plus complexe. Un ami ou une amie peut devenir un objet de limérence lorsque des sentiments amoureux se développent et que la personne commence à espérer une réciprocité amoureuse. La relation peut alors être vécue comme une amitié par l’un des individus, tandis que l’autre développe une obsession amoureuse à son égard.

2. Le caractère interchangeable de la personne

C’est probablement la plus grande différence entre ces deux comportements. Comme Pascale Piquet l’exprime très bien dans son livre « Le Syndrome de Tarzan », la personne dépendante affective, avance de liane en liane en ayant toujours un coup d’avance à partir du moment ou elle sent la fin d’une relation amoureuse arrivée, cela pour être sur de ne pas terminer seul en affrontant sa solitude. Ce qui fait de la dépendance affective un schéma récurrent ou la personne est interchangable … et souvent vite interchangeable.

La personne en état de limérence quant à elle, ne recherche pas à multiplier les partenaires, ni a changer d’objet de limérence. Elle recherche l’exclusivité et à être fidèle à la personne qu’elle désire. L’idée de penser à changer de partenaire, est presque offensant. C’est elle et pas une autre. Point.

Qu’il y ai eu une relation ou pas, la personne va continuer à faire de l’objet de sa limérence, sa source de rêverie et de fantasme bien après la fin de la relation, tout en ne remarquant absolument pas les autres partenaires potentiels.

3. Le rapport à la souffrance

Dans la dépendance affective comme dans la limérence, la peur de la solitude, de l’abandon et de la perte du lien affectif occupe une place importante. Mais la souffrance ne se manifeste pas tout à fait de la même manière.

Dans la dépendance affective, la souffrance est principalement liée au manque affectif et à la peur de perdre la relation. Lorsque celle-ci prend fin, la solitude et l’absence d’un lien affectif deviennent difficiles à supporter. La solution pour en finir avec cette souffrance est donc de vite retrouver un nouveau partenaire pour retrouver de la sécurité affective.

En état de limérence, ce n’est pas simplement l’absence d’une relation amoureuse qui fait souffrir, mais l’absence de relation avec cet être spécifique. La possibilité d’être avec quelqu’un d’autre ne suffit pas à faire disparaître cette souffrance, car ce n’est pas une relation en général qu’elle désire, mais une relation avec cet individu en particulier.

4. Leur inscription dans le temps

La dépendance affective correspond souvent à un schéma qui se construit et se répète au fil des relations. Lorsqu’une relation se termine, une autre peut commencer, et dans certains cas, il ne s’écoule que quelques jours entre une séparation et le début d’une nouvelle relation dans laquelle les mêmes mécanismes de dépendance affective se mettent en place.

La limérence peut s’inscrire également dans un schéma qui existe depuis très longtemps et qui se répète. Par contre, un épisode peut survenir une seule fois au cours de la vie, alors même que la personne a jusque-là connu des relations saines. Par exemple après un deuil amoureux, familial ou amical, ou à la suite d’un burn-out. Dans ces circonstances, la personne peut être particulièrement vulnérable sur le plan émotionnel, et une rencontre peut donner lieu à un épisode de limérence.

5. L'ancrage dans une relation amoureuse

Généralement l’état de dépendance affective amène la personne à être régulièrement dans une relation de couple, Comme les périodes de célibats sont vécu péniblement,  le sentiment de solitude la pousse énormément à rechercher un partenaire. La personne sort alors régulièrement dans des événements ou multiplie les inscriptions sur les applications de rencontre. Le but est de vite vite rencontré quelqu’un et d’espéré se remettre en couple.

La limérence, elle, fonctionne essentiellement en l’absence d’une relation amoureuse établie.  Même si une courte relation peut avoir lieu, l’intensité que va y mettre la personne, va faire littéralement fuir l’être qu’elle désire en quelques semaines ou quelques mois tout au plus. C’est d’ailleurs en l’absence de relation que la limérence va déployer toute sa force. Les rêveries, fantasmes et autres pensées obsessionnelles vont remplacer la relation dans le réel.

6. L'intensité et la fréquence des pensées intrusives

C’est un point commun qui va évoluer en différence. La dépendance affective et la limérence s’accompagnent toutes deux de pensées récurrentes liées à la vie affective. Mais en état de limérence, ces pensées atteignent une fréquence et une intensité très élevées.

Pour ce qui est de la dépendance affective, les pensées peuvent occuper une place importante dans le quotidien. La personne s’inquiète de sa relation, rumine les difficultés rencontrées et cherche à comprendre les réactions de son ou sa partenaire. Le but est de sécurisé la relation, de faire en sorte que le ou la partenaire se sente bien, et ainsi ne jamais être abandonné. Lorsqu’un problème survient, l’anxiété et les ruminations augmente car le lien affectif semble menacé.

En état de limérence, les pensées intrusives surviennent même quand il n’y a plus de contact depuis des mois, voir des années. Les pensées intrusives prennent une ampleur démesurée, elles reviennent continuellement, même sans déclencheur extérieur, et s’imposent lorsque la personne souhaite se concentrer sur autre chose. Du réveil jusqu’au couché, les interactions passées sont rejouées mentalement, les moindres détails sont analysés et les scénarios imaginaires se multiplient. L’être désiré occupe une place disproportionnée dans l’esprit, allant jusqu’à 85% du temps éveillé, cela au détriment de la concentration, du travail et des autres activités quotidiennes.

Vivre à la fois la dépendance affective et la limérence ?

Est-ce que nous pouvons vivre à la fois la dépendance affective et la limérence ? Ma réponse est claire et limpide : oui c’est possible. Car autant la personne en état de limérence que celle en dépendance affective, ressentent un état de solitude exacerbé, et elles ont du mal à le vivre.

En état de limérence, une personne peut rester focalisée pendant des années sur l’objet de son obsession, sans pour autant avoir de véritable relation avec cette personne. Elle fantasme, imagine des scénarios de réciprocité ou espère qu’une union avec elle finira par devenir possible.

Mais en même temps, si elle éprouve des difficultés à vivre sa solitude, elle peut chercher à s’engager dans d’autres relations, alors même qu’elle reste focalisée sur l’objet de sa limérence. Et c’est là que la dépendance affective peut entrer en jeu : la personne va consciemment ou inconsciemment faire en sorte que ces relations ne dépassent jamais le premier stade.

Pourquoi ? Parce que dans sa tête, aucune de ces femmes ou hommes ne peut réellement rivaliser et prendre la place de l’objet de sa limérence. Son investissement affectif reste entièrement tourné vers cette personne. Dès que la relation avec l’une de ces femmes ou hommes, va évoluer vers une phase d’attachement plus apaisée, cela signifie qu’elle va devoir lui accorder davantage d’importance, et donc lui laisser une place qui était jusque-là réservée exclusivement à l’objet de sa limérence. Et ça, c’est impossible à imaginer pour elle.

Elle va donc consciemment ou inconsciemment créer des conflits, provoquer une rupture ou trouver un moyen de se désengager de la relation. Elle peut aussi s’assurer d’attirer à elle des hommes ou femmes aux styles d’attachement fuyant, qui ne s’engageront pas affectivement. Malheureusement la solitude peut la pousser à répéter ce fonctionnement indéfiniment.

La dépendance affective est également un terrain propice pour développer la limérence, il est très probable qu’au court de sa vie, un épisode de dépendance affective se verrouille sur une personne et devienne un état de limérence.

Le mot de la fin

Je vous avoue que cet article n’a pas été facile à écrire, car ces deux états ont également beaucoup de similitudes, et elles s’entrecroisent avec les différences. Ca me fait penser à un article que j’ai lu et qui dit qu’il existe différents degrés de dépendance affective. On peut finalement voir la limérence comme une forme extrême de dépendance affective, dans laquelle les symptômes atteignent une intensité telle que toute l’attention se retrouve verrouillée sur une seule et même personne.

 

Vous aimez cet article ? Partagez-le! 

0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x